Notre réseau électrique est-il à même de supporter l’électrification des transports ?

Sur l’ensemble des nouvelles voitures immatriculées l’année dernière, 66 % étaient électriques ou tout au moins hybrides. La mobilité électrique poursuit donc son essor, ce qui signifie que le nombre de recharges ne cessera d’augmenter dans les années à venir. La grande question est toutefois de savoir si le réseau électrique belge est en mesure de supporter cette charge supplémentaire. Ou risque-t-on de se retrouver dans une situation comme celle que l’on connaît déjà actuellement aux Pays-Bas ? Mobility Energy Magazine s’est penché sur la question en interrogeant plusieurs experts en la matière.
Mais pourquoi se pose-t-on la question de savoir si le réseau électrique est en mesure de répondre à cette demande supplémentaire ? Tout simplement parce qu’aux Pays-Bas, il s’agit d’un problème réellement préoccupant. À plusieurs endroits chez nos voisins du nord, la capacité du réseau électrique est en effet insuffisante pour permettre le raccordement de nouveaux clients. Les entreprises souffrent donc de cette situation et les stations de recharge se font également la guerre pour les rares raccordements disponibles. Les câbles du réseau n’ont parfois pas la capacité requise pour offrir une puissance de charge suffisante. Cette situation entraîne une congestion du réseau, et les entreprises se retrouvent ainsi de plus en plus souvent dans l’impasse. Il est dès lors de plus en plus fréquent que les gestionnaires de réseau demandent aux propriétaires de voitures électriques de ne pas recharger ces dernières entre quatre heures de l’après-midi et neuf heures du soir. Et certains nouveaux lotissements ne sont même pas raccordés au réseau.
Étant donné que les Pays-Bas sont en avance sur la Belgique en ce qui concerne l’électrification de leur parc automobile, le moment est tout indiqué pour se poser la question suivante : ce problème nous guette-t-il aussi ? Plutôt que de craindre les coupures de courant générales que nous subissons parfois en hiver, devrions-nous plutôt commencer à redouter cette fâcheuse congestion du réseau ?
Si l’on en croit les propos de Jan Desmet, professeur à l’université de Gand, la Belgique ne semble pas encore connaître pareille évolution. « Dans la plupart des régions, nous sommes prêts à faire face à ce type de problème, à condition que nous continuions à investir dans notre réseau », dit-il. Ou devrait-on plutôt dire ‘nos réseaux’ ? Desmet acquiesce : « Après tout, nous disposons à la fois d’un réseau de transport et d’un réseau de distribution. »
Il précise ses dires : « La mission d’un gestionnaire de réseau de transport est l’exploitation, l’entretien, l’interconnexion et l’équilibrage du réseau haute tension ». Aux Pays-Bas, ces responsabilités sont confiées à TenneT. Et en Belgique, c’est Elia qui s’en charge. « De ce réseau haute tension partent les gestionnaires de réseaux de distribution. Leur tâche consiste à gérer et à entretenir les lignes basse tension et les lignes moyenne tension. Cela comprend non seulement la distribution de l’électricité aux consommateurs et aux entreprises, mais aussi tout ce qui s’y rapporte, y compris sur le plan social. » Aux Pays-Bas, il s’agit de gestionnaires de réseaux tels qu’Enexis, Stedin et Liander. Leurs équivalents en Belgique sont Fluvius, Resa et ORES Sibelga. Desmet : « En d’autres termes, ces gestionnaires s’occupent des problèmes locaux, des extensions locales et de tout ce qui est important dans leur région ou leur secteur. Pour la Flandre, c’est Fluvius qui coordonne tous les gestionnaires de réseaux de distribution flamands, dans le but de pouvoir gérer efficacement l’énergie et les services d’utilité publique et de les préparer à la transition énergétique. »
Ventilus
Sommes-nous donc prêts à relever les défis que la recharge des véhicules électriques posera au réseau électrique à ces deux niveaux ? « Oui », répond Yannick Van den Broeck, conseiller en énergie et climat chez VOKA. « Et la situation restera inchangée pendant un certain temps. La vraie question est de savoir si nous serons suffisamment prêts à long terme ; voilà qui m’inquiète réellement ! Nous voyons déjà apparaître les premiers problèmes à ces deux niveaux. En ce qui concerne la transmission, il suffit de penser à la ligne haute tension Ventilus en Flandre occidentale, pour laquelle nous attendons un permis.
« Il s’agit pourtant d’un dossier crucial, dans la mesure où il nous permettra d’acheminer notre énergie éolienne offshore supplémentaire sur la terre ferme », explique-t-il. Desmet confirme ce constat et avance quelques arguments pour expliquer pourquoi ce câble ne peut pas être simplement enfoui, comme le souhaiteraient les habitants de la région. « Si vous voulez enfouir ce genre de câble, il faut prévoir une tranchée de 300 à 400 mètres de large au-dessus de laquelle rien ne peut être construit. Ce serait non seulement un travail énorme, mais cela impliquerait aussi beaucoup d’expropriations. La pose en surface est non seulement beaucoup moins coûteuse, mais aussi plus avantageuse sur le plan social. »
Un réseau étendu
« Au niveau de la distribution, il s’agit davantage d’une problématique régionale et les choses sont plus complexes », poursuit Van den Broeck. « Il y a des endroits où une congestion menace de survenir, et certaines parties du Limbourg et de la Flandre-Occidentale sont déjà confrontées à des problèmes. Cela dit, il n’est pas encore question ici de problèmes tels que ceux que l’on connaît aux Pays-Bas, où de nouvelles infrastructures ne peuvent tout simplement plus être raccordées au réseau. J’ai récemment pu consulter une carte sur laquelle Fluvius quantifiait les problèmes de congestion potentiels, et elle m’a semblé plutôt rassurante. »
Desmet sait d’où vient le problème : « Notre réseau électrique est beaucoup plus étendu grâce aux nombreux villages-rues des Pays-Bas, où les constructions sont concentrées entre des espaces vides. De plus, lorsque nous avons mis en service les premières centrales nucléaires au milieu des années 70, on a constaté que le réglage de leur puissance était peu facile et lent à réaliser. C’est pourquoi, dans les années 70, on a commencé à promouvoir le chauffage électrique, de sorte que l’électricité produite soit également utilisée pendant la nuit. C’est dans cette optique que notre réseau de distribution a été immédiatement rendu suffisamment performant pour pouvoir faire face à cette consommation importante. Nous avons donc un réseau dont les câbles sont suffisamment épais et les transformateurs suffisamment puissants, avec des points de dérivation suffisamment développés pour pouvoir fournir une grande quantité d’électricité. »
Prendre les mesures nécessaires
Pas question, cependant, de se reposer sur ses lauriers, prévient Van Den Broeck : « Les prévisions de Fluvius concernant la situation qui sera la nôtre dans dix ans sont moins positives et prévoient une congestion potentielle dans la plupart des municipalités si nous ne prenons pas les mesures qui s’imposent. » Desmet replace une nouvelle fois la situation dans une perspective historique. « Le réseau de distribution a été construit entre 1930 et 1970. Au fur et à mesure que la société s’est développée, les réseaux ont été étendus et nous avons commencé à augmenter le nombre de points de dérivation, passant d’un câble épais à un câble plus fin. Après tout, un consommateur local n’a généralement pas besoin de quantités importantes d’électricité à son domicile. »
Sauf s’il veut recharger sa voiture électrique. Et c’est là que les choses commencent à se compliquer… « En fait, les connexions de nos maisons au réseau électrique ne sont pas conçues dans cette optique », explique Desmet. « La recharge rapide à domicile n’est donc pas possible, et même avec des systèmes de recharge lente, la question se pose de savoir ce qui se passerait si de nombreuses personnes rechargeaient leurs véhicules en même temps. Si tout le monde veut consommer beaucoup d’énergie au même moment, le réseau ne peut pas la fournir. Dans les conditions actuelles, la consommation d’énergie est répartie de manière homogène tout au long de la journée, les entreprises l’utilisant principalement pendant la journée et les familles dans la soirée. Mais avec l’essor des véhicules électriques, cette situation pourrait bien changer, car ces derniers ont besoin d’une très grande quantité d’énergie. Si chaque propriétaire de VE effectue une recharge en utilisant une puissance de 10 kilowatts à son domicile ou à une borne de recharge dans la rue, la simultanéité de la consommation augmentera de façon spectaculaire, et les câbles n’ont pas été conçus à cet effet. Cela signifie qu’à certains endroits, en fonction de la région et de la distance qui vous sépare d’un transformateur, vous pourriez rencontrer des difficultés dans mille et une circonstances, y compris pour installer une station de recharge. Et ce, surtout lorsque les réseaux sont plus anciens. »
On doit pouvoir se concerter à ce sujet, comme l’a déclaré Pieter Vermassen, expert en développement de réseaux chez Fluvius, dans le cadre du Congrès Laadinfra, un congrès consacré à l’infrastructure de recharge, qui s’est tenu début février : « Indépendamment de leur lenteur ou de leur rapidité, les stations de recharge et les clusters d’infrastructures de recharge nécessitent beaucoup d’infrastructures, y compris sur le plan de l’ingénierie des réseaux, pour fournir une énergie et une puissance suffisantes. Il faut dès lors prévoir assez de place pour l’installation de cabines moyenne tension, par exemple. Avant d’installer des stations de recharge, il faut donc commencer par vérifier auprès de Fluvius si cela est techniquement possible à l’endroit voulu. Mais en soi, les stations de recharge sont très intéressantes, car en concentrant l’infrastructure de recharge en un seul et même endroit, il devient possible de gérer le facteur d’utilisation du raccordement de manière beaucoup plus efficace. »
Injecter des milliards dans le réseau
Il ne faut donc pas paniquer, mais bien investir, résume Van Den Broeck : « Il faut procéder à un certain nombre d’interventions indispensables. Fluvius prévoit par exemple de réaliser des investissements supplémentaires de 4 milliards d’euros en plus des dépenses habituelles qu’il effectue au niveau de la distribution. Le total de ces investissements s’élève à 7 milliards d’euros pour les neuf années à venir. De son côté, Elia investira un total de 9,4 milliards d’euros avant 2028 pour accroître la capacité du réseau. Mais on ne peut bien sûr pas injecter des quantités infinies d’argent dans un réseau, car cela viendrait se répercuter sur la facture énergétique des consommateurs ordinaires et pèserait de surcroît sur la compétitivité des entreprises. Les milliards disponibles devraient donc être consacrés à des investissements dits ‘sans regret’, à des points du réseau où l’on constate déjà qu’il y a des problèmes ou où l’on peut s’attendre à ce qu’il y en ait. Il va sans dire que ces points sont les premiers devant être renforcés. Je constate d’ailleurs que cette priorité est également inscrite dans les plans des gestionnaires de réseaux. »
Marie-Laure Vanwanseele, porte-parole d’Elia, confirme cela : « Dans tous nos plans, nous tenons compte d’une augmentation de la consommation d’électricité. Nous traduisons ainsi les objectifs en matière de mobilité et de chauffage électriques en une capacité adéquate pour notre réseau haute tension. »
« Il faudra cependant aller plus loin », prévient Desmet. « Nous devrons tous devenir quelque peu plus flexibles dans notre manière de consommer de l’électricité. Cela est particulièrement important au niveau de la distribution, où il y a parfois des pics d’injection – mais surtout de consommation – susceptibles de poser problème à certaines périodes spécifiques de l’année. Traditionnellement, il s’agit par exemple des sombres mois d’hiver, lorsque ni l’énergie éolienne ni l’énergie solaire ne peuvent être produites – une période dite de ‘sécheresse énergétique’. Si, durant cette période-là, disons par exemple entre six et huit heures du soir le 20 décembre, nous allumons tous ensemble nos pompes à chaleur et rechargeons nos voitures, le système risque de connaître des difficultés et le réseau peut être surchargé. Il n’est pas socialement justifiable de configurer le réseau de manière à ce qu’il dispose d’une capacité suffisante pour gérer tous ces pics simultanément ; c’est pourquoi nous devons commencer à utiliser nos appareils de manière flexible. Ainsi, il n’est peut-être pas nécessaire d’utiliser 11 kW pour votre borne de recharge lorsque notre réseau n’est pas en mesure de fournir cette puissance. Peut-être pourriez-vous utiliser moins de puissance à ce moment-là ? »
On demande de la certitude et une vision claire
Faut-il, pour terminer, parler du gouvernement ? « Il y a de toute façon des signaux contradictoires du côté des pouvoirs publics », soupire Van Den Broeck. « Ils n’ont pas de vision à long terme en matière d’énergie. Ils planchent certes sur ces questions, que ce soit au niveau fédéral ou régional, mais il n’y a aucune approche coordonnée permettant de cerner la direction à prendre en termes de production, de systèmes, de stockage et de flexibilité dans le domaine de l’énergie. Du moins, pas pour l’instant. Et c’est pourtant nécessaire, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut garantir la sécurité des investissements. Le dossier nucléaire est un parfait exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Je ne me prononce pas ici sur la nécessité ou non de la sortie du nucléaire, mais la mauvaise gestion des politiques fait qu’il n’y a pas de marché aujourd’hui, ce qui pose des problèmes. »
Il semblerait donc qu’une vision claire serait la bienvenue. « On donnerait ainsi une forme de certitude à toutes les parties impliquées dans ces questions. Si vous établissez un plan des endroits où vous souhaitez développer l’énergie éolienne, par exemple, vous créez automatiquement un écosystème dans lequel vous trouvez des opérateurs, et le gestionnaire de réseau peut également se préparer à garantir une capacité suffisante et éventuellement prévoir un système de stockage intermédiaire. Voilà comment on crée un cadre pour l’ensemble des acteurs du marché, car un marché ne fonctionne bien sûr que s’il y a quelque chose à en tirer. »
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